Dans un parlement démocratique, applaudir n’est jamais un simple geste spontané : c’est un acte politique chargé de sens. Lorsque cet applaudissement accompagne des décisions concernant des femmes, des hommes et des enfants marqués par l’exil, la guerre, la pauvreté ou la persécution, il devient un message moral adressé à toute la société. Il donne l’impression que la souffrance humaine peut devenir un objet de satisfaction politique, ce qui heurte profondément les valeurs éthiques qui fondent nos démocraties et la protection des droits humains.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Non par hasard, mais à travers un déplacement progressif du débat public. Face aux inquiétudes liées au coût de la vie, à la précarité ou à l’incertitude économique, certains discours politiques préfèrent détourner l’attention des causes structurelles pour désigner un responsable plus visible et plus vulnérable : le migrant. Ce glissement permet d’éviter les questions plus complexes liées aux choix économiques, aux inégalités structurelles ou à la répartition des richesses qui façonnent pourtant durablement nos sociétés.
La réalité est pourtant plus nuancée. Les migrations participent aux équilibres démographiques, soutiennent des secteurs en manque de main-d’œuvre et contribuent à la richesse collective. Pourtant, ces éléments disparaissent souvent derrière une rhétorique qui transforme des personnes en symbole de menace. Peu à peu, une logique de confrontation s’installe, opposant un “ nous “ à un “ eux “, en activant des mécanismes émotionnels primaires qui nourrissent la peur et affaiblissent progressivement l’empathie.
Car l’empathie dépend aussi de la manière dont l’autre est raconté, représenté et décrit. Lorsque le langage politique et médiatique évolue, il ne nous parle plus d’êtres humains ni d’histoires sensibles et singulières, qui permettent de créer un lien et de susciter l’empathie, mais de “ flux “, de “ chiffres “, de “ volumes “, de “ masses “ ou de “ frontières “. On évite des termes plus directs, comme celui de « centre fermé », en leur préférant des expressions plus “modernes” et plus “attractives”, telles que « hub » — un mot anglais, technique et impersonnel, qui contribue à rendre la réalité plus abstraite et à éloigner davantage l’empathie. Les parcours individuels s’effacent ainsi derrière des catégories froides et lointaines, présentées comme des enjeux logistiques plutôt que comme des réalités humaines. Par contraste, ce langage, habituellement si prudent pour éviter de susciter l’empathie, devient soudain très précis lorsqu’un fait divers survient : l’origine étrangère est fréquemment mise en avant, comme si elle expliquait à elle seule la complexité d’une situation, tandis que l’origine nationale demeure souvent invisible lorsqu’elle ne sert aucun récit particulier.
Ainsi se construit progressivement une perception biaisée, qui alimente la méfiance, attise la peur et fragilise la cohésion sociale ainsi que le vivre-ensemble.
Lorsque la peur s’installe durablement dans le regard collectif, elle ne transforme pas seulement les perceptions : elle influence aussi ce que la société finit par considérer comme acceptable sur le plan politique et juridique. Or, l’État de droit repose précisément sur l’universalité des droits fondamentaux : dès que ceux-ci commencent à varier selon l’origine ou la vulnérabilité des personnes, la solidité de la protection commune s’affaiblit.
Dans ce contexte, ce qui trouble aussi profondément est la normalisation d’alliances politiques qui auraient autrefois semblé inconcevables. Lorsque certains partis de droite au Parlement européen choisissent de voter aux côtés de forces qui contestent encore l’universalité des droits, notamment l’extrême droite, il ne s’agit pas d’un simple calcul parlementaire, mais d’un signal symbolique adressé à l’ensemble de nos sociétés.
Un tel signal interroge profondément ce qui a façonné, jusqu’à aujourd’hui, la construction juridique européenne. Il ne faut pas oublier que les grandes conquêtes juridiques européennes ne sont pas nées de la peur de l’autre, mais du refus de répéter les erreurs du passé. L’Europe s’est construite sur une conviction exigeante : la dignité humaine ne se divise pas, ne se hiérarchise pas, ne se négocie pas. Dès que certaines vies commencent à être perçues comme moins dignes de protection ou moins dignes de droits, ce ne sont pas seulement les plus vulnérables qui sont menacés, mais l’équilibre même de nos démocraties et le socle de nos valeurs communes. Comme le rappelle un principe fondamental de l’État de droit, la manière dont une société traite les plus vulnérables révèle la solidité de son engagement envers la dignité humaine

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